Film exemplaire à plus d’un titre des thématiques chères au réalisateur, Chien Enragé est aussi une œuvre plastiquement superbe, à la fois trépidante et envoûtante, qui mérite sa place parmi les chefs-d'œuvre du Maître, au même titre que Rashômon (1950) qui le révèlera au monde entier trois ans plus tard en décrochant l'Oscar du Meilleur Film Étranger en 1952.
Un jour de canicule à Tokyo, un jeune policier du nom de Murakami se fait dérober son arme au beau milieu d'un bus. Il se lance aussitôt à la poursuite du malfrat qui finit néanmoins par lui échapper au détour d'une rue. Pire encore, il ne parvient pas même à entrevoir le visage du malfrat. Désemparé au point de rédiger une lettre de démission à l'attention de son patron qui la refuse aussitôt, le jeune homme se voit finalement officiellement laisser le champ libre afin de mener à bien ses investigations et peut-être retrouver son colt…
Avec L'Ange Ivre, Akira Kurosawa réalisait en 1948 son premier film personnel, loin des œuvres de commandes plus ou moins soumises à la propagande de l'époque qui avaient marqué ses débuts de metteur en scène – même si le splendide La Légende du Grand Judo (1943), son premier film, annonçait déjà l'avènement de l'immense réalisateur qu'il deviendra par la suite. Après L'Ange Ivre et Le Duel Silencieux (1949), Chien Enragé (1949) marque la troisième collaboration entre Akira Kurosawa et le comédien Toshirô Mifune.
Chien Enragé suit les traces d'un jeune policier de la brigade des homicides, qui se retrouve en un instant privé du signe le plus ostentatoire de son autorité naissante avant même d'avoir pu faire ses preuves. Lancé à la poursuite d'un mystérieux gangster aussi glissant qu'une anguille, il est prêt à tout pour récupérer son bien. Car davantage que de son colt, c'est de son honneur que Murakami (Toshirô Mifune) s'est trouvé dépossédé dans cette malheureuse affaire. Le film tout entier est tendu par la quête obsessionnelle de ce jeune homme impétueux, que l'on devine encore débutant dans le métier. Sa détermination le conduira à mettre le doigt sur un important trafic d'armes par l'intermédiaire de plusieurs revendeurs, à l'issue d'une longue séquence saisissante qui le voit arpenter les quartiers populaires puis les bas-fonds de Tokyo sous la chaleur d'un été torride.
Film noir presque classique jusqu'ici, si l'on excepte ce très beau plan où Murakami et Ogin contemplent le ciel étoilé, Chien Enragé se métamorphose alors, le temps de quelques minutes-clés, en une fresque musicale et chatoyante sur laquelle défilent les visages et les corps au gré des pas nerveux du jeune policier. Un moment à la fois purement onirique et brutalement réaliste.
Pour récolter le moindre indice, Murakami n'a d'autre choix que de se fondre dans la masse des laissés pour comptes : orphelins, sans-abris, prostituées, tous sont soumis à la loi des caïds dont la puissance ne cesse de s'étendre – la guerre n'est pas loin derrière, et elle a visiblement profité à certains. Vêtu en soldat démobilisé pour plus de discrétion, Murakami semble quant à lui revenu de l'enfer et s'intègre étonnamment bien à ce no man's land. Est-il d'ailleurs tellement différent de ces gens ?
Les films d'Akira Kurosawa ne versent guère dans le manichéisme et Chien Enragé maintient jusqu'au bout l'ambiguïté sur la signification de son titre. Après bien des recherches aussi frénétiques qu'infructueuses, Murakami ne parviendra à canaliser son énergie débordante qu'à partir de sa rencontre avec un aîné voué à devenir son mentor, l'inspecteur Satô (Takashi Shimura). Lequel Satô va le guider dans une traque précise et méthodique visant à épingler le suspect, un certain Yûsa, qui fait partie selon lui de ces "chiens enragés" de malfrats. Mais la frontière demeure ténue entre les détenteurs de la justice et les propagateurs du mal.
Si l'on retrouve le légendaire duo Takashi Shimura/Toshirô Mifune, dont l'alchimie avait déjà fait des merveilles dès la première rencontre des deux comédiens dans L'Ange Ivre, le flic Murakami de Chien Enragé pourrait n'être qu'une variante du caïd Matsunaga qu'incarnait Toshirô Mifune dans le premier film, un Matsunaga qui aurait bien tourné en saisissant le coche au bon moment. Murakami entretient en effet ici un lien ambigu avec sa proie, puisque de son propre aveu, il a manqué de peu devenir délinquant lui-même dans sa jeunesse.
Le dénouement spectaculaire du film vient confirmer cette impression de flou distillée tout du long quant à l'identité du "chien enragé". En plus de donner à voir et à entendre les êtres les plus marginalisés de la société - une constante dans son œuvre, Akira Kurosawa fait montre d'un humanisme extraordinaire en suggérant que certaines circonstances peuvent suffire à faire basculer à tout jamais le destin d'un être humain ni meilleur, ni plus mauvais qu'un autre.
Au-delà de ses thématiques fortes et admirablement amenées, Chien Enragé est un film mené tambour battant, dans lequel aucun plan n'est laissé au hasard. Les scènes s'enchaînent à un rythme soutenu et bénéficient de cadrages dynamiques rehaussés par une superbe photographie qui fait la part belle aux contrastes. Le jeu tout en intériorité de Toshirô Mifune, à des années lumières des rôles exubérants qui ont fait sa notoriété de par le monde (Rashômon, Les Sept Samouraïs pour ne citer que ceux-là), s'accorde à la perfection au flegme débonnaire de l'excellent Takashi Shimura - le tandem formé par les deux acteurs reste à ce jour l'un des plus flamboyants de l'Histoire du cinéma.
Près de soixante ans plus tard, Chien Enragé n'a rien perdu de sa modernité, de son punch. Raison de plus pour redécouvrir ce petit bijou en salles.
Caroline Leroy
Article publié sur DVDRama.com le 28 février 2006 pour la ressortie du film en salles