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Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Dans l'ombre du loup (1982)

Dans l'ombre du loup est le premier des trois longs métrages de Hideo Gosha adaptés des romans de l'auteure Tomiko Miyao. Avec ce film, Hideo Gosha s'éloigne des chambara virils qui ont fait sa réputation pour s'aventurer avec une étonnante sensibilité à l'intérieur d'un univers très féminin aussi complexe que fascinant. Onimasa, incarné avec fougue par Tatsuya Nakadai, est le pilier de cette œuvre cruelle et très humaine, premier volet de la trilogie incontournable initiée par le réalisateur à partir des romans de l'auteure Tomiko Miyao.

Dans l'ombre du loup met en scène Tatsuya Nakadai dans le rôle tout en démesure du parrain yakuza Onimasa, un homme exubérant, parfois cruel, toujours fascinant, véritable figure centrale du film vers laquelle convergent tous les autres protagonistes, qu'ils le veuillent ou non. Mais bien que l'intrigue se situe dans le milieu de la pègre, c'est la force et la nuance des relations humaines dépeintes par le réalisateur qui représente le principal attrait de l'œuvre, celles que Onimasa entretient avec les nombreuses femmes qui l'entourent en général et avec sa fille adoptive en particulier.

Le film débute en effet sur la rencontre singulière de cet homme implacable avec une petite fille du nom de Matsue (Nobuko Sendo), qu'il décide d'enlever à sa famille de pair avec son petit frère (que les parents, englués dans la misère, lui avaient promis), pour en faire sa servante attitrée. Les années passent et Matsue révèle à l'adolescence un don pour les études en même temps qu'un caractère obstiné et insaisissable.

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Mais l'époque veut que l'éducation soit considérée comme nuisible pour les femmes – l'intrigue se déroule entre les années 1920 et 1940 – et Onimasa n'aura de cesse de l'entraver dans sa voie, puis dans sa vie privée, en père autoritaire et possessif qu'il est.

La relation trouble de Onimasa et Matsue (Masako Natsume, à l'âge adulte) s'enrichit de l'influence de personnages secondaires savamment dessinés, par petites touches, tels que Uta (Shima Iwashita), la femme intraitable de Onimasa, ou encore la mystérieuse Tsuru (Akiko Kana) dont il s'empare en guise de trophée après avoir menacé son rival Suenaga (Ryohei Uchida) et qui lui donnera une fille du nom de Hanako (Kaori Tagasugi).

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Les revendications de liberté de Onimasa à l'égard de son patron, le grand parrain Suda (Tetsuro Tamba), ne sont pas sans rappeler celles de Izo Okada avec Takechi dans Hitokiri, à ceci près que Tatsuya Nakadai incarne cette fois le 'laquais" et non le maître. Mais à l'intérieur d'un microcosme aussi hiérarchisé et impitoyable que celui de la pègre, la quête d'identité ne peut demeurer qu'à l'état de vain espoir.

Malgré son caractère tragique, le film laisse cependant s'échapper une note optimiste à travers la relation d'affection profonde qui unit Onimasa à sa fille Matsue en dépit de tous les débordements et crises de jalousie auxquels il se laisse constamment aller. S'il ne possède pas la puissance d'un film comme La Proie de l'homme, Dans l'ombre du loup n'en reste pas moins une œuvre étrangement émouvante, démonstration édifiante du talent de Hideo Gosha à creuser les voies impénétrables de l'âme humaine.

Article publié sur Filmsactu.com le 6 octobre 2007

Yohkiro, le royaume des geishas (1983)

Dans cette deuxième adaptation des romans de Tomiko Miyao, Yohkiro, le royaume des geishas, Hideo Gosha poursuit son exploration des passions tumultueuses à l'intérieur de l'univers trouble de la pègre. Ken Ogata succède à Tatsuya Nakadai, vedette de Dans l'Ombre du Loup, dans le rôle du pilier à la fois solide et vulnérable vers lequel convergent les élans de tous les autres personnages, qu'il s'agisse de désir ou de rancœur profonde.

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Plus doux et plus posé que ne l'était le Onimasa du premier volet de la trilogie, le personnage qu'il incarne, Kasuzo, n'en est pas moins un proxénète dont l'activité consiste à vendre des filles aux bordels ou aux maisons de geishas des environs pour quelques centaines de yens. La plus en vue de ces maisons de geishas, le Yohkiro, est tenue par une ancienne protégée de Kasuzo, Osode (Mitsuko Baisho), qui malgré sa jalousie persistante envers la défunte femme de celui-ci, fait de la fille de sa rivale et de son ancien amant, Fusako (Kimiko Ikegami), la nouvelle reine de son royaume des plaisirs.

A l'instar de Dans l'Ombre du Loup, Yohkiro ne raconte pas tant l'histoire de Onimasa que celle des femmes qui l'entourent, en l'occurrence sa fille Fusako – dont le nom de geisha est Momokawa – et sa jeune compagne Tamako (Atsuko Asano).

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

L'univers passionnel et par conséquent tragique de Yohkiro est annoncé dès la première scène, qui voit Kasuzo pleurer sa femme Tsuru, morte dans ses bras après avoir été assassinée en pleine rue sous des torrents de pluie. L'intrigue du film, située vingt après ce drame, ne se dévoile qu'après un générique musical flamboyant dont les notes tour à tour entraînantes et mélancoliques (formidable composition de Masaru Sato) perdurent pendant près de dix minutes, nous introduisant lentement mais sûrement aux secrets de ce monde aussi sensuel que cruel. Un monde que l'on découvre en suivant les pas inquiets de Momokawa, que sa supérieure enjoint de satisfaire un client particulièrement repoussant.

C'est tout l'art de Hideo Gosha que de parvenir à faire partager l'angoisse et la tristesse de ces femmes victimes d'un système qui leur échappe et les étouffe, sans jamais tomber dans le simplisme ou la mièvrerie. Les deux héroïnes de Yohkiro, Momokawa et Tamako, sont des personnages complexes dont les motivations peuvent paraître difficiles à cerner si l'on ne saisit pas à quel point elles sont privées de la seule possibilité de choisir.

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

La rivalité qui oppose ces deux jeunes femmes, jalouses l'une de l'autre alors qu'elles partagent en réalité toutes deux une destinée débilitante, donne lieu à une scène mémorable de bagarre bestiale dans les toilettes, lutte de pouvoir qui s'avère finalement bien vaine eu égard à leur statut doublement inférieur (femmes et prostituées) au sein de la société.

Vedette du Yohkiro, Momokawa doit endurer bien des peines afin de conserver une place plus contraignante et précaire qu'elle n'y paraît, combat auquel sa nature réservée ne la prédispose pas. Plus libre en apparence, Tamako n'envisage en réalité pas d'autre voie que celle de la prostitution lorsqu'elle décide de prendre son indépendance, et ce malgré les mises en garde de son protecteur.

Malgré tout, chacune s'efforce de tracer tant bien que mal son chemin dans ce royaume d'épines, entre Momokawa l'insensible qui s'éveille par hasard aux sentiments, et Tamako qui apprend à envisager son avenir hors des lieux d'esclavage. Mais l'amitié très forte qui finit par naître entre les deux femmes est-elle suffisante pour conjurer le mauvais sort attaché à leur condition ?

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Si l'on peut déplorer quelques longueurs dans le dernier tiers, Yohkiro sait cependant retomber sur ses pieds pour un final d'une tristesse poignante qui enfonce encore le clou, évitant de justesse le nihilisme complet. Hideo Gosha exploite au mieux le talent de ses trois comédiens principaux (Ogata, Asano et Ikegami) pour dresser avec élégance et raffinement le portrait pessimiste d'un milieu marginal qu'il n'est pas interdit d'envisager comme le miroir à peine déformé de la société de l'époque, le romantisme exacerbé en plus.

La beauté des décors et de la musique, la qualité de la mise en scène très sobre de Hideo Gosha, les prestations remarquables des deux comédiennes et celle, plus en retrait mais non moins marquante de Ken Ogata, font de Yohkiro un drame de haute tenue dans la droite lignée de Dans l'Ombre du Loup. Même si le meilleur reste encore à venir avec La Proie de l'homme, le film n'en demeure pas moins un classique incontournable d'une rare force mélodramatique.

Article publié sur Filmsactu.com le 3 octobre 2007

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

La Proie de l'homme (1985)

En clôturant sa trilogie consacrée aux romans de Tomiko Miyao, Hideo Gosha signe avec La Proie de l'homme l'un de ses films les plus puissants et les plus fins. Un long métrage qui sonne comme une remise en question personnelle d'une rare maturité – il encaissait à l'époque un divorce pénible – tout en résonnant de manière universelle de par son propos et la justesse avec laquelle il est traité. Magnifique.

Troisième et dernier film inspiré des romans de Tomiko Miyao, La Proie de l'homme est ancré, comme les précédents, dans les milieux marginaux des gangsters et de la prostitution. Construit autour du personnage du zegen Iwago (Ken Ogata, de retour après Yohkiro), le film se focalise sur le destin d'une famille hors norme car étrangement recomposée au fil des années, foyer à l'intérieur duquel haine et rancœur laissent place par surprise à la pureté des sentiments.

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Personnage peu recommandable comme ses prédécesseurs de Dans L'Ombre du Loup et de Yohkiro, le Royaume des Geishas, Iwago fait son beurre sur la misère humaine et tout particulièrement sur celle des femmes. Piétinant les petites filles apeurées qu'il achète une poignée de yens pour les revendre à des bordels, se servant des geishas et autres chanteuses comme d'éphémères passe-temps, il fait subir à son épouse dévouée le pire des calvaires en la contraignant à élever les enfants de ses maîtresses non sans l'avoir humiliée. Sa puissance et sa fortune se construisent sur l'abus méprisable de ses privilèges de chef de clan et de chef famille tout-puissants. Pourtant, et c'est là toute la force et la puissance de ce film tout en paradoxes, Hideo Gosha ne dépeint à aucun moment un monstre, bien au contraire.

A l'instar du père aimant incarné par Tatsuya Nakadai dans Dans L'Ombre du Loup, Iwago possède sa propre échelle de valeurs, et par conséquent sa propre conception de la loyauté. Une conception que son épouse Kiwa (Yukiyo Toake) a bien du mal à saisir – et on la comprend – mais qui n'en reste pas moins réelle, au-delà de l'abus de pouvoir que lui permet sa position privilégiée d'homme.

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

On sait que le réalisateur lui-même faisait face à un divorce douloureux au moment du tournage du film. Or ce qui impressionne dans La Proie de l'homme, c'est justement sa capacité à prendre du recul vis-à-vis de la complexité de la relation qu'entretiennent ces deux personnages à la fois très proches et férocement antagonistes.

De manière intéressante, l'histoire de l'épouse malheureuse est celle qui occupe au bout du compte le premier plan au détriment de celle d'Iwago, qui se retrouve progressivement perçu de l'extérieur à mesure que le drame se noue. Si le sujet du film reste bel et bien – comme le souhaitait Gosha dès le départ – l'incompréhension entre hommes et femmes, celui-ci parvient de manière extrêmement habile à faire ressentir les deux points de vue avec la même acuité.

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

Entre celui qui fuit ses responsabilités pour aller se divertir auprès de jeunes femmes qu'il ne respecte que modérément, et celle qui semble témoigner davantage d'affection aux enfants que son mari lui impose contre son gré qu'à ceux qu'elle a mis au monde (ses deux fils, dont l'un, trop doux pour ce monde de brutes, se sacrifie inutilement pour son bon à rien de frère), le réalisateur ne prend jamais parti de façon manichéenne. Certes, La Proie de l'homme dépeint la tragédie vécue par Kiwa, enfermée dans sa condition peu enviable d'épouse dépendante du bon vouloir de son mari. Mais il s'agit avant tout de l'histoire d'un couple qui ne parvient pas à s'accorder, ou trop peu. Une histoire pleine de maturité, dont le caractère extrêmement réaliste et sensible à la fois finit par bouleverser profondément, au-delà de ce que l'on pourrait imaginer. Assurément l'un des chefs d'œuvre du réalisateur.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 octobre 2007

Hideo Gosha : plongée dans le royaume des geishas

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